L’automne 2010 a été aussi rough que fantastique. J’avais pas une cenne mais dès le premier jour, j’ai adoré ma formation pis je me suis lancée dedans à corps perdu. Après treize ans à la maison, j’étais contente de voir du monde pis d’apprendre des nouvelles affaires. En plus, j’avais des profs géniaux pis des supers collègues de classe. On m’avait présenté la formation comme quelque chose de très difficile mais grâce à ma super mémoire pis mes bonnes méthodes d’étude, mes affaires allaient rondement. Franchement, j’étais quasiment gênée de la vitesse à laquelle je mémorisais les CENTAINES de noms de médicaments au programme. Point de vue calculs pharmaceutiques, je m’en sortais les doigts dans le nez. Y faut dire que même si les mathématiques avaient jamais été ma force, j’étais quand même venue à boute des maths fortes de secondaire 5 + des Mathématiques appliquées pis des Statistiques et probabilités de mon DEC en informatique. Au moins, mes multiples années d’errance scolaire me servaient enfin à quelque chose…
Point de vue finances, la réalité était moins rose. Mes revenus mensuels se résumaient à 80.91$ d‘Emploi-Québec, quelques $$$ d’allocations familiales du gouvernement provincial (rien du fédéral), la pension que je recevais pour William pis un autre 150$ que je recevais du père de Renaud pis Morgan. En tout, ça payait même pas mon loyer. Après ça, ben y restait encore l’épicerie à faire, l’assurance-logement, la facture d’Hydro-Québec, le Vidéotron, le service de garde de Renaud pis Morgan, les passes d’autobus mensuelles pour William pis moi, mon prêt étudiant, mon crédit chez Brault et Martineau pis toutes les autres dépenses inhérentes à la vie avec trois enfants. Avec tout ça, le solde de ma VISA augmentait de mois en mois pis comme je pouvais pas payer, les intérêts s’accumulaient, ce qui engendrait un cercle vicieux duquel il était impossible de sortir. 😬
Point de vue organisation par contre, ça allait ben mon affaire pis ça, en très grande partie grâce à mes héritiers qui ont été exemplaires. Sérieusement, j’aurais pas pu souhaiter meilleurs enfants. Avant de commencer ma formation, je leur avais promis de nous sortir du trouble, à condition que tout le monde collabore, pis y’ont collaboré au-delà de mes espérances. William, qui était en secondaire 2, faisait sa petite affaire ben tranquille de son bord. Y’était bon pis assidu à l’école. Renaud pis Morgan eux autres, je les avais une semaine sur deux. Ste semaine-là, on courait, ou du moins, on marchait pas mal. Comme y continuaient de fréquenter leur école d’avant, située dans le quartier de mon ex, pis que j’avais pas les moyens de leur acheter des tickets d’autobus, y fallait marcher 1.8 km chaque matin pour se rendre là-bas. Pour être sûre d’être à l’heure à MON école, y fallait absolument que je laisse les enfants au service de garde à l’ouverture, à 7h. pile, faque on partait à la noirceur, à 6h30, avec les sacs d’école pis les boîtes à lunch. Renaud pis Morgan étaient toujours prêts à l’heure pis y chialaient jamais. Je me rappelle qu’on s’amusait à repérer où on était rendus quand les lampadaires de la rue s’éteignaient. Une fois les enfants déposés, y fallait que je coure 900 mètres pour attraper l’autobus de 7h10 qui m’emmenait au métro. Sept stations plus loin, je débarquais au métro Frontenac pis je courais un autre 600 mètres. À 7h45, y fallait que je sois assise dans ma classe.
Après l’école, je refaisais mon chemin à l’envers mais dans une moins grande précipitation. Quand je récupérais Renaud pis Morgan au service de garde, on remarchait les 1.8 km pour revenir à la maison. C’était quand même beaucoup pour des petites jambes d’enfants qui étaient dans le chemin depuis 6h30 du matin, d’autant plus qu’on marchait dans toutes les circonstances pis toutes les intempéries possibles. Vu qu’on avait pas le choix de faire tous ces trajets-là à pied, on faisait contre mauvaise fortune bon coeur. Les gars me racontaient leur journée pis moi je leur racontais la mienne. Des fois, je leur demandais leurs mots de vocabulaire tout en marchant. Des fois, c’était eux-autres qui me demandaient mes noms de médicaments. Étrangement, ces instants de marche forcée nous permettaient de passer du bon temps ensemble. Parce que quand on arrivait chez nous… ça rushait. Une fois le souper fini, la vaisselle ramassée, les devoirs faits, les bains pris, les lunchs préparés pis les enfants couchés, je relisais mes notes de cours pis je révisais mes médicaments. Inutile de dire que je m’endormais vite en maudit le soir quand je me mettais finalement au lit.
Rendu en décembre, après quatre mois de formation, le solde de ma VISA s’élevait à 14 000$. Là dessus, y’avait tous les achats liés à mon déménagement pis à mon installation + ce qui m’avait fallu pour vivre avec les gars depuis la fin juin. Avec les intérêts, ça montait à une vitesse vertigineuse. Inutile de préciser que je vivais pas dans le luxe mais les héritiers, eux-autres, y manquaient de rien. D’ailleurs, je pense pas qu’y se rendaient vraiment compte de la précarité de notre situation. J’imagine que quand t’es jeune pis insouciant, tu te formalises pas de voir ta mère marcher avec des sacs en plastique dans ses bottes d’hiver pis tu te questionnes pas non plus en la voyant enlever son manteau d’hiver par les pieds parce que le zip est jammé. Si l’un d’entre-eux me demandait pourquoi je mangeais juste des biscuits Soda pour souper, je lui répondais que j’avais pas trop faim à soir pis que du poulet ou du boeuf en cubes, ça serait trop cher pour moi.
Le pire dans tout ça, c’est que je faisais pas pitié pantoute. J’étais super heureuse. Ma formation me passionnait pis j’étais confiante de voir un jour le boute de ma misère. En plus, j’avais des petites aides providentielles qui apparaissaient ici pis là. Je me rappelle d’au moins deux fois où ma soeur était arrivée chez nous sans prévenir, avec une épicerie payée par elle, mon beauf pis mon frère. Une autre fois, y’a ma tante Irène pis mon oncle Yves qui m’avaient envoyé un chèque, d’une centaine de $$$ je dirais. Pour moi 100$, c’était ÉNORME pis surtout, c’était 100$ de moins sur ma VISA. Y’avait aussi ma tante Germaine, qui depuis le décès de ma mère en 1991, jusqu’à son propre décès en 2021, m’envoyait deux chèques par année, un à ma fête pis un pour Noël. Pauvre ma tante, à chaque fois, elle me disait de prendre cet argent-là pour me payer un petit luxe mais inévitablement, le chèque de ma fête servait à renouveler mon permis de conduire pis celui de Noël pour les cadeaux des enfants. Ma tante Germaine me disait toujours que j’étais comme sa fille. Ça m’a fait ben de la peine quand elle est décédée. À 97 ans, je m’étais persuadée qu’elle était éternelle. 😥
Faque en décembre, j’étais confiante de voir la lumière au bout du tunnel mais en attendant ste jour-là, je commençais quand même à stresser. Noël arrivait. Ma VISA (loadée à 14 000$) avait un plafond de 21 000$ pis y me restait encore plus de six mois de formation…

